LEOTAX TV-2 Merit

LE DISCIPLE TAQUINE LE MAITRE

Leotax TV2 Merit équipé d’un Nikkor 50 mm f/2.

Quand on choisit une marque qui commence par “Le” comme Leica et finit par “tax” comme Contax, c’est qu’on est décidé à copier goulûment les belles choses venues d’Allemagne. Dans cette coupable industrie, il y a des basses copies et des super-copies qui donnent un petit vertige : comment diable n’avaient-ils pas pense à ça, à Wetzlar ?
Exactement ce qui vient à l’esprit face au Leotax TV 2 Merit.

Examiné à la va-vite, c’est un clone de Leica III f, rien de plus. Regardez mieux: ah, mais il a un levier d’armement… et une manivelle de rebobinage ! Visez, à présent : oh, un viseur collimaté ! Prenez en mains, manœuvrez. Le chromage est parfait, le gainage intact, les rideaux partent dans un chuintement moelleux et… familier. Le télémètre dédouble gentiment. Et pourtant, cet artefact a presque soixante ans.
Bref, les Leotax appartiennent à l’aristocratie des copies de Leica, à la fois parfaitement exécutées et suffisamment créatives pour nous laisser perplexes sur le terme à employer: copies ou pas copies?

Remontons le temps

Le Leotax original de 1940, fabriqué à moins de 200 exemplaires.

L’histoire des Leotax débute en 1938 quand Nakagawa Kenzo, qui vient de chez Konishiroku (Konica) et connaît bien son affaire, fonde, à Tokyo, dans le
quartier de Nippori, la société de la Paix Rayonnante (Showa Kogaku). Pour faire rentrer de l’argent rapidement, il fabrique des foldings sans génie, des sortes d’lkonta 3 x4 et 4,5 x6 (Baby Leotax, Semi Leotax).
Mais son ambition est de créer un 24×36 capable de se mesurer au Leica. Seulement, il est blindé de brevets, le Leica. Alors Kenzo va chercher désespérément à s’en distinguer (paradoxal pour une copie, non ?).
Par exemple, il prévoit un télémètre non couplé. Et une implantation différente dans le boîtier, ce qui bouleverse l’ordonnancement des fenêtres. Une vraie différence, mais aussi un vrai inconvénient. Ensuite, c’est la guerre. Et puis la paix. Les brevets des vaincus tombent dans le domaine public.

L’industrie de la copie de Leica connaît au Japon un boom foudroyant. La punition souhaitée tourne au coup de pouce !
Dès 1947, Kenzo passe discrètement au télémètre couplé façon Leica. En plus, avec ses D Il et D lll/D lV, clones des Leica Il et lll, il offre un choix au consommateur. L’équipement optique est d’un excellent niveau: il est fourni par Tokyo Kogaku (futur Topcon). Au choix, copie d’E|mar f/3,5 ou de Summarit f/1,5.
En 1952, la synchronisation pour le flash fait son apparition sur le S. En 1954, métamorphose sans tapage, Leotax propose le F. Son boîtier n’est plus le produit de l’assemblage de sous ensembles emboutis. Il est coulé d’une seule pièce, à l’instar de celui des Leica “C” et “F” (on reconnaît les nouveaux boîtiers à leur capot qui descend comme une jupe des deux côtés de la monture d’objectif). Indéformable, plus précis, moins cher à fabriquer : rien que des avantages.

Capots de Leica III f et de Leotax TV-2.

Chose que l’on ne voit pas au premier abord, ce boîtier est très légèrement agrandi (il passe de 132 à 139 mm), libérant un espace intérieur qui sera le bienvenu par la suite.
Le Leotax F a toutes les vitesses de la seconde au 1/10005 (standard à l’époque pour les appareils haut de gamme). Mais on a le droit de préférer la version T (sans le millième) ou K (sans le millième ni les vitesses lentes). On fait une petite économie. De toute façon, on bénéficie des oculaires jumelés (viseur et télémètre), vrai progrès par rapport au système antérieur des oculaires séparés.
Tant sur le plan des performances que de la qualité d’exécution, ces trois modèles sont pile au niveau des Leica lll f et Il f mais bien sûr largement dépassés par le missile M 3.

Prototype de Leica II f avec baïonnette M.

Leotax poursuit sa politique d’optimisation: en 1957, il lance le TV, qui dispose d’un retardateur et surtout d’un viseur agrandi de 28 %, et collimaté, assorti d’oculaires eux-mêmes sensiblement élargis. Encore une fois, le changement est peu visible, la référence Leica demeure intacte – mais les porteurs de lunettes apprécient.
Le TV est accompagné de modèles un peu moins ambitieux : les T 2 (sans retardateur) et K 3 (avec obturateur 8-500). Tous bénéficient du nouveau viseur,
qui se situe bien sûr en dessous de celui du M 3 — mais qui respecte la silhouette Leica. Tout cela est fort bien, mais pas encore révolutionnaire. Patientez un tout petit peu.

Et voici le super Leotax

Gros plan sur le levier du TV 2, qui intègre un memo-film. A côté, on aperçoit la fenêtre du décompteur (la roue dentée à droite sert à la remise à 20 ou 36). Entre déclencheur et levier, le point jaune dans la petite fenêtre noire confirme le chargement correct.

À Wetzlar, la situation n’est pas simple en 1957. Paradoxalement, la cause réside dans le succès même des modèles de la marque. Leitz en est comme prisonnier. Car il est à la fois indispensable et impossible faire évoluer significativement le III f. Celui-ci continue à se vendre encore très bien tel qu’il est, mais pour combien de temps ? Son obsolescence commence à devenir criante… mais si on le modernise trop, on prend le risque gravissime de perdre des ventes de M 3, beaucoup plus juteuses, au moins à terme. Par exemple, il a été question de doter les boîtiers “f” de la baïonnette “M”. Rejeté: trop risqué. Non, il faut moderniser le lll fsur la pointe des pieds. Ce qui nous vaudra en 1957 le III g, et une levée de boucliers chez les fans de la marque. Le M 3 avait déjà eu du mal à passer, mais ses avantages étaient tellement flagrants qu’il avait bien fallu le titulariser “vrai Leica”. Mais le III g !
Dans une louable intention, on l’avait gratifié d’un viseur collimaté avec cadre pour le champ du 50 mm, plus quatre repères pour le 90 mm, visibles en permanence, mais quasi inutilisables en pratique, et de toute façon à contrecourant, puisque la même année, c’était la focale de 35 mm qui avait le vent en
poupe. On avait droit à la correction de la parallaxe, bonne chose dans l’absolu – mais modeste argument de vente.
Le pire : pour éclairer ce maudit viseur, il avaitfallu percer dans le capot une quatrième fenêtre, rompant ainsi l’harmonie sacrée des Leica classiques (un rectangle entre deux ronds). Un sacrilège aux yeux d’une clientèle intolérante en diable ! Bref, on avait surtout réussi à faire regretter le sublime lll f…
Dans ce contexte, l’année suivante, Leotax lance le FV. C’est un TV doté d’un levier d’armement et d’une manivelle de rebobinage à la place des deux sempitemels boutons. Pour le coup, le changement est de taille. Mais il a été opéré avec un tel doigté que non seulement il n’augmente pas l’encombrement mais qu’il reste presque invisible. Invisible et bien appréciable pour l’utilisateur, qui gagne des secondes précieuses en reportage. Bref, le FV est ce qu’aurait dû être, dans l’absolu, le Ill g.
Le FV est accompagné du TV 2 Merit (sans le millième), objet de cet article, et du T 2 L Elite (sans retardateur). Leotax n’était pas allé jusqu’à rendre le dos ouvrant. Pour le coup, il aurait fallu changer trop de choses. Il le fera néanmoins sur son tout dernier modèle, le G, fortement inspiré du M 3, sorti en 1961 et disparu la même année dans le naufrage final de Leotax. Depuis l’apparition des premiers Canon et Nikon reflex en 1959, la copie des Leica à télémètre n’était plus dans le coup.

Bilan

La production Leotax n’a pas atteint des sommets; on l’estime au total à 33 000 unités dont 7500 “consorts FV” (pendant la même période, Canon en a livré dix fois plus). Mais les Leotax étaient d’un excellent niveau — comme le furent les Nicca, Chiyoca et Reid, et, dans une moindre mesure, les Fed, Zorki, Kardon, Fiumea, Shanghai, ainsi que notre Sagem, aussi national que confidentiel.
Comme un hommage mondial au Maître de Wetzlar.


Article de la revue Chasseur d’Images, signé : Patrice-Hervé PONT

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